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ARTÍCULOS

UTOPÍA Y PRAXIS LATINOAMERICANA. AÑO: 22, n°. 77 (ABRIL-JUNIO), 2017, PP. 29-35

REVISTA INTERNACIONAL DE FILOSOFÍA Y TEORÍA SOCIAL

CESA-FCES-UNIVERSIDAD DEL ZULIA. MARACAIBO-VENEZUELA.


L´indigenisme marxiste de jose Carlos Mariátegui


The Marxist Indigenism of José Carlos Mariátegui

Michael LÖWY

Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). París.


Resumen


José Carlos Mariategui été le premier authentique penseur marxiste latino-américain. Il a été aussi le premier à proposer une réflexion marxiste sur la question indigène dans le continent: une réflexion qui non seulement attribue aux masses paysannes indigènes un rôle décisif comme sujets d’une transformation sociale révolutionnaire, mais qui aussi perçoit dans les cultures et traditions indigènes une des principales racines d’un socialisme indo-américain.

Palabras clave: Mariátegui; Indigenismo; marxismo; Perú.

Abstract


José Carlos Mariátegui was the first true Latin American Marxist thinker. He was also the first to propose a Marxist reflection on the indigenous question in the continent: a reflection that not only attributed to the masses of indigenous peasants a decisive role as subjects of a social and revolutionary transformation, but also perceived in Indigenous traditional cultures one of the main roots of an Indo-American socialism.

Keywords: Mariátegui; Indigenism; Marxism; Peru.


Recibido: 15-02-2017 ● Aceptado: 29-04-2017


UN MARXISME HETÉRODOXE

Journaliste, écrivain, philosophe et penseur politique péruvien, José Carlos Mariategui (1894-1930) a laissé une œuvre importante, malgré sa courte vie. Durant un séjour de quatre années en Europe (1919-1923) il découvre le marxisme et la Révolution Russe. Mais son marxisme est assez hétérodoxe, et il cite aussi volontiers Georges Sorel et Pierre Gobetti, que Lenine ou Trotsky. De retour au Perou, il fonde en 1926 la revue culturelle et politique Amauta («Sage» en quechua), qui publie des textes d’André Breton ou de Maxime Gorki des essais d’auteurs péruviens et latino-americains, et contribue à l’essor du mouvement indigéniste dans les arts et la littérature. Après avoir adhéré un temps à l’Alliance Populaire Revolutionnaire Americaine (APRA), le parti anti-impérialiste de Victor Raul Haya de la Torre, il va rompre avec celui-ci, qu’il considère comme étant devenu un nationaliste petit-bourgeois, pour fonder, en 1928, le Parti Socialiste Péruvien, affilié à l’Internationale Communiste. Persécuté par le régime autoritaire du président Leguia, qui l’accuse de «communisme», il sera plusieurs fois emprisonné. Son œuvre la plus connue sont les Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne (1928), première tentative marxiste d’analyser une formation sociale latino-américaine. Il va aussi fonder la revue prolétarienne Labor, et une année plus tard (1929) la Confédération Générale des Travailleurs du Pérou. Gravement malade, il envoie à la Conférence Latino-Américaine des Partis Communistes (Montevideo, 1929) des Thèses sur la question indigène qui seront rejetées par la Conférence, suivant les propositions des porte-paroles de l’orthodoxie (stalinienne) comme l’Argentin Vittorio Codovilla. Enfin, en 1930 apparaît, peu après sa mort, son dernier livre, Defense du marxisme, une polémique avec le social-démocrate belge Henri de Man.


LA DECOUVERTE DE L´INDIGENISME

Mariategui va «découvrir» l’indigénisme en 1924, peu après son retour au Pérou. Le déclic sera, selon son propre témoignage quelques années plus tard, la rencontre d’un «agitateur indien» de Puno, Ezequiel Urviola: «Cette rencontre a été la plus forte surprise que m’a réservé le Pérou à mon retour d’Europe. Urviola représentait la première étincelle d’un incendie à venir. C’était l’indien révolutionnaire, l’indien socialiste »1.

A partir de ce moment il est convaincu, comme il écrira dans un article en décembre de cette même année, que «le problème primaire du Pérou» c’est la question des indigènes, qui constituent les trois quarts de la population du pays. Pour combattre «les injustices et les crimes» commis contre les indigènes

- qui persistent depuis l’époque de la Colonie et de l’Indépendance - les initiatives humanitaires et philantropiques, comme la défunte Association Pro-Indigène, ne suffisent pas. «La solution du problème de l’indien doit être une solution sociale. Ses réalisateurs doivent être les indiens eux-mêmes»2.

Quelques mois plus tard, Mariategui salue, dans un compte-rendu, le livre de l’écrivain et «apôtre» indigéniste Luis E. Valcarcel, De la vida Inkaika, qu’il décrit comme un portrait lyrique du «visage et de l’âme du Twantinsuyo» - titre de l’article, qui fait référence au nom quechua de l’Empire inca, «Fédération des Quatre Régions». Même s’il ne partage pas la rejection en bloc de la civilisation occidentale par Valcarcel, Mariategui n’admire pas moins ce «poème du peuple du soleil»: «cette exaltation lyrique nous rapproche beaucoup plus de l’intime vérité indigène que la critique glacée de l’observateur neutre»3.


  1. MARIÁTEGUI, JC (1976). «Prologo » à Tempestad en los Andes, 1927, in: SÁNCHEZ, LA (1976). La Polemica del Indigenismo.

    Lima, Mosca Azul Editores, p.136.

  2. MARIÁTEGUI, JC (1972). «El problema primairo del Peru», dec. 1924, in: Peruanicemos el Peru, Lima, Biblioteca Amauta, pp. 30-33.

  3. MARIÁTEGUI, JC (1925). «El rostro y el alma del Twantinsuyo», sept. 1925, Peruanicemos el Peru, p. 63.


    Ce n’est donc pas étonnant qu’il décide d’adhérer, en janvier 1927, à l’initiative de Valcarcel et ses amis de Cuzco de lancer une association de travailleurs manuels et intellectuels, le Grupo Resurgimiento, qui se donne pour objectif d’accomplir une grande croisade indigéniste. Il voit dans l’essor culturel de l’indigénisme, dans les arts, la littérature, l’action sociale, l’expression d’un «esprit purgé du colonialisme intellectuel» - aujourd’hui on dirait «de la colonialité du savoir» -, qui rompt aussi avec les anciennes attitudes «pro-indigènes» philantropiques4.

    Sa sympathie pour les idées indigenistes de Valcarcel le conduit, en 1927, à préfacer son livre suivant, Tempestad en los Andes, qu’il décrit comme l’œuvre «non d’un professeur mais d’un prophète» qui annonce «la résurrection» de la race quechua. Critique impitoyable du despotisme brutal des latifundistes et des gendarmes sur les ayllus (communautés) paysannes, Valcarcel annonce l’avènement d’un «nouvel indigène». Selon Mariategui, «l’espérance indigène est absolument révolutionnaire»; ce qui la motive, et lui soulève l’âme, c’est «le mythe, c’est l’idée socialiste». Seul le socialisme, conclut-il, sera capable de liquider le féodalisme au Pérou, tâche historique que la bourgeoisie et le libéralisme ont été incapables d’accomplir.

    Inversement, sans les masses indigènes, le socialisme n’a pas d’avenir au Pérou. Dans une

    polémique de février 1927 sur l’indigénisme avec lei journaliste Luis Alberto Sanchez, Mariategui insiste:


    Le socialisme organise et définit les revendications des masses, de la classe des travailleurs. Or, au Pérou, les masses - la classe des travailleurs – sont aux quatre cinquièmes des indigènes. Notre socialisme ne pourrait pas, donc, être péruvien – ni même socialisme - s’il ne se solidarise pas, avant tout, avec les revendications indigènes5.


    Parmi ces revendications, le plus importante est, à ses yeux, la terre. Mais la terre, réconnaît-il, a une signification non seulement matérielle et économique, mais aussi spirituelle et culturelle, dans les séculaires traditions indigènes. Il cite, dans ce contexte, un passage étonnant de Valcarcel, qui résonne directement avec les mouvements indigénistes et écologistes du 21ème siècle:


    La terre – écrit Valcarcel, étudiant la vie économique du Twantinsuyo – ( ...) est la mère commune : de ses entrailles sont issus non seulement les fruits nourriciers mais les êtres humains eux-mêmes. (…) Le culte de la Mama Pacha est analogue à l’héliolatrie, et comme le soleil n’appartient à personne, le même vaut pour la planète6.


    LE COMMUNISME INCA

    Ses analyses et propositions au sujet du Pérou et de l’Indo-Amerique ont valu à Mariategui d’être été traité, par ses censeurs idéologiques, de penseur «populiste» et «romantique». D’une part, parce qu’il n’acceptait pas la thèse du Komintern selon laquelle une transformation «démocratique bourgeoise et anti-féodale» - c’est à dire une forme de progrès capitaliste - était une étape nécéssaire pour résoudre les problèmes urgents des masses populaires - notamment paysannes/indigènes - au Pérou; au contraire, il considérait la révolution socialiste comme la seule alternative à la domination de l’impérialisme et des propriétaires fonciers. Et surtout parce qu’il croyait que cette solution socialiste pouvait avoir comme point de départ les traditions communautaires de la paysannerie andine, les vestiges du «communisme inca»

    - proposition identifiée, par ces censeurs à celle des populistes russes. Dans un célébre article de 1941,


  4. MARIÁTEGUI, JC (1927). «La nueva cruzada pro-indigena», janv. 1927, La Polemica del Indigenismo, pp. 53-54.

  5. MARIÁTEGUI, JC (1927). «Intermezzo Polemico», fev., in: La Polemica del Indigenismo, p. 75.

  6. MARIÁTEGUI, JC (1927). «El problema de la tierra II», mars, in: La Polemica del Indigenismo, p.127.


    V.M. Miroshevsi, éminent spécialiste soviétique et conseilleur du Bureau Latino-Américain du Komintern,

    dénonçait le «populisme» et le «romantisme» de Mariategui7.

    Charles Péguy, cet éminent socialiste «mystique» et romantique, écrivait ceci: «Une révolution est un appel d’une tradition moins parfaite à une tradition plus parfaite, un appel d’une tradition moins profonde à une tradition plus profonde, un reculement de tradition, un dépassement en profondeur; une recherche à des sources plus profondes; au sens littéral une ressource...»8. Cette remarque s’applique mot par mot à Mariategui: contre le traditionnalisme conservateur de l’oligarchie, le romantisme rétrograde des élites et la nostalgie de la période coloniale, il fait appel à une tradition plus ancienne et plus profonde: celle des civilisations indigènes pré-colombiennes. «Le passé inca est entré dans notre histoire comme revendication non des traditionnalistes mais des révolutionnaires. Dans cette mesure il constitue une défaite du colonialisme... La révolution a revendiqué notre plus ancienne tradition»9.

    Cette tradition, Mariategui l’a nommée «le communisme inca». L’expression prête à controverse10. Rappelons toutefois qu’une marxiste aussi peu suspecte de «populisme» et de «nationalisme romantique» que Rosa Luxemburg définissait, elle-aussi, le régime socio-économique des incas comme

    «communiste». Dans son Introduction à la critique de l’Economie Politique -livre publié (en Allemagne) en 1925 que Mariategui très probablement ne connaissait pas- elle décrit l’Empire Inca comme constitué par deux formations sociales communistes dont l’une est une société agraire exploitée par l’autre. Célébrant les «institutions communistes démocratiques de la Marca péruvienne» elle se réjouit de l’»admirable résistance du peuple indien au Pérou et des institutions communistes agraires qui se sont conservées jusqu’au XIXème siècle»11. Mariategui ne disait pas autre chose, sauf qu’il croyait à la persistance des communautés jusqu’au XXème siècle.

    Son analyse s’appuie sur les travaux de l’historien péruvien Cesar Ugarte, pour lequel les fondements de l’économie inca étaient l’ayllu, ensemble de familles liées par la parenté, qui jouissait de la propriété collective de la terre, et la marca, fédération d’ayllus qui avait la propriété collective des eaux, des pâturages et des bois. Mariategui introduit une distinction entre l’ayllu, créé par les masses anonymes au cours des millénaires, et le système économique unitaire fondé par les empereurs incas. Insistant sur l’efficacité économique de cette agriculture collectiviste et sur le bien-être matériel de la population, Mariategui conclut, dans ses 7 Essais : «Le communisme inca - qui ne peut pas être nié ou diminué parce qu’il s’est développé sous le régime autocratique des incas - peut donc être désigné comme un communisme agraire». Refusant la conception linéaire et euro-centrique de l’histoire imposée par les vainqueurs, il soutient que la conquête coloniale a détruit et désorganisé l’économie agraire inca, sans la remplacer par une forme supérieure12.

    Idéalisation romantique du passé? Peut-être. En tout cas, Mariategui distinguait de la façon la plus catégorique entre le communisme agraire et despotique des civilisations pé-colombiennes et le communisme de notre époque, héritier des conquêtes matérielles et des spirituelles de la modernité. Dans une longue note en bas de page, qui constitue en réalité un des moments forts du livre (les 7 Essais), il apporte la précision suivante, qui n’a rien perdu de son actualité soixante-dix ans plus tard:


  7. Voir, MIROSHEVSKI, VM (1941). «El ‘populismo’ en el Peru. Papel de Mariategui en la historia del pensamiento social latino- americano», in: ARICÓ, J (Org.). Mariategui y los origenes del marxismo latinoamericano, Mexico, Cuadernos de Pasado y Presente, 197, pp. 66-70. Miroshevski décrit comme «romantisme nationaliste» les thèses de Mariategui sur le collectivisme agraire inca.

  8. PÉGUY, C (1968). Oeuvres en Prose, Paris, Pléiade, pp.1359-1361.

  9. MARIÁTEGUI, JC (1927) «La tradicion nacional», in : Peruanicemos el Peru, Lima, Amauta, 1975, p.121.

  1. Voir, PARIS, R (1966). «José Carlos Mariategui et le modèle du ‘communisme’ inca», Annales, année 21, n° 1, sept-oct.

  2. LUXEMBURG, R (1966). Introduction à la Critique de l’Economie Politique, Paris, Anthropos, pp. 141, 145, 155.

  3. MARIÁTEGUI, JC (1928). 7 Ensayos... pp. 54, 55, 80. Le livre de Ugarte cité par Mariategui est Bosquejo de la Historia Economica del Peru.


Le communisme moderne est une chose distincte du communisme inca...L’un et l’autre communisme sont le produit de différentes expériences humaines. Ils appartiennent à des époques historiques distinctes. Ils sont élaborés par des civilisations dissimilaires. Celle des incas fut une civilisation agraire. Celle de Marx et Sorel est une civilisation industrielle... L’autocratie et le communisme sont incompatibles à notre époque; mais ils ne le furent pas dans des sociétés primitives. Aujourd’hui un ordre nouveau ne peut pas renoncer à aucun des progrès moraux de la société moderne. Le socialisme contemporain - autres époques ont eu d’autres types de socialisme que l’histoire désigne par divers noms - est l’antithèse du libéralisme; mais il naît de son sein et se nourrit de son expérience. Il ne dédaigne aucune de ses conquêtes intellectuelles. Il ne méprise et dénonce que ses limitations13.


C’est pour cette raison que Mariategui va critiquer et rejeter toutes les tentatives «romantiques» (dans le sens régressif du mot) de revenir à l’Empire Inca. Sa dialectique concrète entre le présent, le passé et l’avenir lui permet d’échapper aussi bien aux dogmes évolutionnistes du progrès qu’aux illusions naïves et passéistes d’un certain indigénisme.

Mariategui intègre, dans son utopie socialiste, les conquêtes humaines de la philosophie des Lumières et de la Révolution Française, ainsi que les aspects les plus positifs du progrès scientifique et technique. S’inscrivant en faux contre les rêves de restauration du Twantinsuyo (l’Empire inca) il écrit dans le programme du Parti Socialiste Péruvien qu’il créa en 1928:


Le socialisme trouve aussi bien dans la survivance des communautés indigènes que dans les grandes entreprises agricoles, les éléments d’une solution socialiste de la question agraire...Mais cela, de même que l’encouragement au libre essor du peuple indigène, à la manifestation créatrice de ses forces et de son esprit, ne signifie en absolu une tendance romantique et anti-historique de reconstruction ou résurrection du socialisme inca, qui correspondait à des conditions complètement dépassées, et duquel ne restent, comme facteur utilisable dans le cadre d’une technique de production parfaitement scientifique, que les habitudes de coopération et socialisme des paysans indigènes14.


Il n’insiste pas moins sur la vitalité extraordinaire de ces traditions, malgré les pressions

«individualistes» des différents régimes depuis la Colonie jusqu’à la République: on trouve dans les villages, encore aujourd’hui, «robustes et tenaces», des pratiques de coopération et de solidarité qui sont «l’expression empirique d’un esprit communiste». Quand l’expropriation ou la distribution des terres semblent liquider la communauté, «le socialisme indigène trouve toujours le moyen de la reconstituer». Ces traditions d’entraide et de production collective témoignent de la présence, dans les communautés,

«de ce que Sorel appelle ‘les éléments spirituels du travail’ «15.


POUR UN SOCIALISME INDO-AMÉRICAIN

En 1929, Marategui, déjà très malade, enverra un large document à la Conférence Latino-américaine des Partis Communistes (Buenos Aires, juin 1929) sous le curieux titre «Le problème des races en Amérique Latine». Le point de départ de ce texte c’est l’affirmation que «le problème indigène s’identifie avec le problème de la terre», c’est-à-dire l’asservissement des masses indigènes par le latifundium féodal. Les luttes indigènes sont essentiellement des luttes pour la défense de leurs terres contre les expulsions. Le constat n’est pas faux, mais sans doute unilatéral. Certes, Mariategui reconnait que les indigènes sont victimes du racisme des blancs, notamment des classes dominantes, mais il refuse


13 Ibíd., pp. 78-80.

14 MARIÁTEGUI, JC (1971). «Principios programaticos del partido socialista», 1928, Ideologia y Politica, Lima, Amauta, p. 161.

15 MARIÁTEGUI, JC (1928). 7 Ensayos... pp. 83, 345.


catégoriquement la thèse selon laquelle «le problème indigène est un problème ethnique».16 La dimension nationale/culturelle de l’indigénisme, suggérée dans ses écrits de 1927, semble avoir disparue dans ce document de 1929. Il se peut que cette absence résulte du désir de l’auteur de rendre son document plus acceptable aux dirigeants communistes latino-americains, peu sensibles à la spiritualité de l’âme indigène…

La proposition la plus hardie et hérétique de Mariategui dans ce texte– et dans d’autres écrits des années 1927-29 - celle qui soulèvera les plus grandes controverses, c’est celle qui résulte du passage de ses analyses historiques sur le «communisme inca» et de ses observations anthropologiques sur la survivance des pratiques collectivistes, à une stratégie politique qui fait des communautés indigènes le point de départ d’une voie socialiste propre aux pays indo-américains.

Pour rendre son hétérodoxie plus acceptable, Mariategui se réfère d’abord aux documents officiels du Komintern: «Le VI congrès de l’IC a reconnu encore une fois la possibilité, pour les peuples d’économie rudimentaire, de commencer directement l’organisation d’une économie collective, sans souffrir la large évolution par laquelle sont passés d’autres peuples.» Ensuite, il avance sa stratégie révolutionnaire fondée sur le rôle des traditions communautaires indigènes:


Nous croyons qu’entre les populations ‘arriérées’, aucune autant que la population indigène d’origine inca ne présente des conditions aussi favorables pour que le communisme agraire primitif, subsistant dans des structures concrètes et avec un profond esprit collectiviste, se transforme, sous l’hégémonie de la classe prolétarienne, dans une des bases les plus solides de la société collectiviste préconisée par le communisme marxiste17.


Traduit en termes concrets de réforme agraire au Pérou, cette stratégie signifie l’expropriation des

grands latifundia au profit des communautés indigènes:


Les ‘communautés’, qui ont démontré sous la plus dure oppression des conditions de résistance et persistance réellement étonnantes, représentent un facteur naturel de socialisation de la terre. L’indigène a des habitudes de coopération enracinées... La ‘communauté’ peut se transformer en coopérative, avec un minimum d’efforts. L’attribution aux ‘communautés’ de la terre des latifundia est, dans la sierra, la solution que réclame le problème agraire18.


Cette position, qualifiée de «socialisme petit-bourgeois» par ses critiques, n’était au fond que celle suggérée par Marx dans sa lettre à Vera Zassoulitsch (certainement inconnue de Mariategui). Dans les deux cas on trouve l’intuition profonde que le socialisme moderne, notamment dans les pays à structure agraire, devra s’enraciner dans les traditions vernaculaires, dans la mémoire collective paysanne et populaire, dans les survivances sociales et culturelles de la vie communautaire pré-capitaliste, dans les pratiques d’entraide, solidarité et propriété collective de la Gemeinschaft rurale.

Comme l’observe Alberto Flores Galindo, le trait essentiel du marxisme de Mariategui -en contraste avec celui des orthodoxes du Komintern- est le refus de l’idéologie du progrès et de l’image linéaire et euro-centrique de l’histoire universelle19. Mariategui a été accusé par ses critiques tantôt de tendances

«européisantes» (les apristes) tantôt de «romantisme nationaliste» (les staliniens): en réalité sa pensée est une tentative de dépasser dialectiquement ce type de dualisme figé entre l’universel et le particulier.


16 MARIÁTEGUI, JC (1929). «El problema de las razas en America Latina», 1929, Ideologia y Politica, pp. 26, 30, 42.

17 Ibíd., p. 68

18 Ibíd., pp. 81-82.

19 FLORES GALINDO, A (1982). La agonia de Mariategui. La polémica con la Komintern, Lima, Desco, p. 50.


Dans un texte-clé, «Anniversaire et Bilan», publié dans sa revue Amauta en 1928, cette tentative est formulée dans quelques paragraphes qui résument de forme saisissante sa philosophie politique et qui semblent constituer son message aux générations futures au Pérou et en Amérique Latine. Son point de départ est le caractère universel du socialisme:


Le socialisme n’est pas, sans doute, une doctrine indo-américaine... Même s’il est né en Europe, comme le capitalisme, il n’est pas non plus spécifiquement ou particulièrement européen. C’est un mouvement mondial, auquel n’échappe aucun des pays qui se meuvent dans l’orbite de la civilisation occidentale. Cette civilisation conduit, avec une force et des moyens dont aucune autre civilisation n’a disposé, à l’universalité20.


Mais il insiste, simultanément, sur la spécificité du socialisme en Indoamérique, enraciné dans son

propre passé:


Le socialisme est dans la tradition américaine. L’organisation communiste primitive la plus avancée que connaît l’histoire, est celle des incas.


Nous ne voulons certainement pas que le socialisme soit, en Amérique, calque et copie. Il doit être création héroïque. Nous devons donner vie, avec notre propre réalité, dans notre propre language, au socialisme indo-américain. Voici une tâche digne d’une nouvelle génération21.


La génération qui a marqué de son empreinte le communisme latino-américain (stalinien) pendant les trente années qui ont suivi la mort de Mariategui a plutôt choisi la voie du calque et de la copie. Se peut-il qu’à l’aube du XXIème siècle son appel à la «création heroïque» soit enfin entendu?


CONCLUSION

On peut critiquer José Carlos Mariategui pour une approche de la question indigène qui fait l’impasse sur la dimension nationale, destinée à devenir un aspect essentiel de l’indigénisme, notamment au cours des dernières décennies. Mais il n’a pas moins été un pionnier dans la définition d’une stratégie révolutionnaire où les indigènes sont le principal sujet historique, et dans la mise en évidence des racines culturelles indigènes du combat pour le socialisme.


  1. MRIÁTEGUI, JC (1928), «Aniversario y Balance», in: Ideologia y Politica, pp. 248-249.

  2. Ibídem.


AÑO 22, n° 77


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